Samedi 23 janvier 2010 6 23 /01 /2010 23:29
Je viens de supprimer sa fiche de mon carnet d'adresses, la mort dans l'âme. Elle est morte le, enfin peu importe la date, peu importe les numéros de téléphone, peu importe les adresses électroniques et les catégories. Elle est morte, je ne peux pas la joindre et ne pourrais plus jamais. Elle est morte et je suis là, dans ma maison, j'ai du chauffage et j'ai bu du vin blanc avec du fenouil cuit à l'eau et des boudins blancs grillés à la poêle. Souvent on se disait, on sait rien faire, on sait pas cuisiner, pourtant c'est bizarre on est des femmes; elle me disait je devrais inviter à dîner mais j'ai autre chose à faire. Un filet d'huile d'olive, ça ira comme ça, sel poivre, c'est bon qu'est-ce qu'on s'emmerde. Et de rire. Je lui avais envoyé deux mails après sa mort, ça me glace. Deux mails qui faisaient référence à notre dernière conversation téléphonique qui fut très longue, la veille de son infarctus (comme si c'était le sien, mais la langue est souvent plus bête que nous); l'un pour lui donner une date, l'autre pour lui préciser un lieu. Je me rends compte que ce rapport au temps et à l'espace occupe beaucoup de nos conversations contemporaines. Puis, tout à coup, 99 minutes de conversation téléphonique achevées, donc, avec je t'embrasse, au revoir, se closent sur elles-mêmes, c'est idiot, je me dis que j'ai eu une bonne quantité juste avant qu'elle meure, une quantité que je peux remâcher, presque que j'ai eu de la chance, parce qu'après il n'y a rien, rien, rien.
Par Edith Msika
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Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /2009 17:48
La réponse est non. Il n'y a pas de question. Le non devrait se suffire à lui-même : non. Non, c'est non. J'ai dit non. Cessation de paiement de dettes arbitraires. Il n'est pas question d'argent. Bien sûr que non. Il est question du symbolique. Mais rien ne sera expliqué. Ni théorisé. Ni commenté. Non.
Je ne me servirai pas de ces mots vulgaires, qui servent à décrire. Je ne me servirai de rien qui sert à quelque chose. Non. Je n'ai aucun dessein, ne nourris aucune ambition.
Mes aïeux sont en forme aujourd'hui. Et sérieux. Ils ne m'auraient jamais imaginée, non, jamais.

Par Edith Msika
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Dimanche 13 décembre 2009 7 13 /12 /2009 23:24

Il y a peu de temps, j'ai rencontré Colette, je ne sais pas si je dois le préciser. Je ne sais jamais ce que je dois dire. Est-ce que je dois avouer ceci ou cela ? Que dois-je dire et à qui ?  Je travaille à la mairie de mon domicile, je prépare les salles quand il y a des spectacles, enfin, pas moi tout seul. On est un certain nombre à préparer les salles, et d'ailleurs je fais ce qu'on me demande de faire. Je suis un exécutant, ponctuel, organisé, efficace, ne rechignant pas à la tâche. On me dit va là-bas enlève les câbles, je le fais. Ou bien dispose les chaises de telle façon, après, parfois, je reste regarder le spectacle. Je me demande souvent que pensent les acteurs qui jouent quand ils jouent.

Colette n'a pas encore d'enfant. Elle en veut un. Je ne suis pas contre. Ni pour. Elle, elle a l'air un peu pressée par cette histoire. Elle dit que beaucoup de femmes de sa génération ne font pas d'enfants, trop occupées à s'inquiéter de ce qu'elles deviennent. Tout le monde s'inquiète de ce qu'il devient, moi aussi. A force de s'inquiéter, on ne vit pas, tout en vivant de force. On y est forcé, on fait ce qu'on peut, c'est pour ça, j'aime bien ranger les salles, aligner les chaises. Quand les chaises sont bien rangées, ça me fait le même effet que le général quand son armée est en ordre de bataille, on n'a plus que ça. On vit une vie sans haut ni bas, une vie même pas distraite de l'être, une vie je ne trouve pas d'adjectifs pour la qualifier.

Je sais ce que je vais faire, je vais faire un enfant à Colette, et on fera une famille, voilà ce qu'on va faire. Et après on prend un chien. C'est pas un programme, j'en conviens, mais qu'est-ce qu'on peut faire d'autre ? Ils ont tous l'air de faire la même chose. J'ai pas d'autre imagination que l'imagination courante.

Quand elle rentre, Colette est fatiguée, elle s'occupe de vieux dans un service de gériatrie, ça la pompe. Elle dit qu'il va y en avoir de plus en plus. Et les embauches, ça suit pas, et même pire. Alors les vieux, elle passe de moins en moins de temps avec. Il y a aussi tous les papiers à remplir, les cachets à préparer, les urgences continuelles, et les familles, ah, les familles. Les familles, elles veulent, elles en veulent toujours plus, elles deviennent agressives, menaçantes, genre vous avez intérêt à bien vous occuper de Reine, Lucie, René, sinon, points de suspension. Les vieux, ils déjantent, pas comme les jeunes, pas de la même façon, eux ils vont mourir plus vite. J'ai l'intuition d'un monde d'animaux, on va vers l'animal.

Parfois Colette me regarde bizarrement, comme si elle ne comprenait pas ce que je dis. Elle est très humaine. Je l'admire. Il me semble qu'elle a des qualités particulières. Je crois qu'elle écrit en secret des trucs, ça doit la soulager. Elle a des qualités anciennes, qu'on ne trouve plus beaucoup de nos jours, elle est courageuse, souriante, disponible.

Par Edith Msika
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Jeudi 26 novembre 2009 4 26 /11 /2009 19:00

Une petite personne s'est alors avancée sur la scène et a balbutié, avec ses chaussures jaunes moutarde brillantes et son collant bleu fort, elle a balbutié qu'elle connaissait la réponse. Ca n'a pas été sa perte mais elle a senti le vent du boulet du ridicule. Elle connaissait toutes les réponses, pas seulement une. L'assemblée, composée de doctes adultes enserrés dans des costumes trop mal finis, comme des acteurs qui, eux, font exprès d'être mal fagottés, et de dames en robes à fleurs plutôt grosses (les fleurs), les dames étant minces, les hommes étant ni minces ni gros, mais pas très grands, mais qu'est-ce qu'on peut faire d'une histoire pareille, la petite personne, donc, s'avança dans la lumière et donna les réponses; mais les donna trop vite. Les ravala, et fut engrossée de réponses compactes, elle crut étouffer et on dut la sortir précipitamment et nuitamment, car la nuit autour du chapiteau était tombée, c'était féérique à cause des guirlandes, personne ne voulait plus s'en aller. On mit la petite personne sur un brancard, puis personne ne sut plus jamais ce qu'elle était devenue.

Par Edith Msika
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Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /2009 01:00

Poussée par ces supions trempant dans une sauce rouge, présentés par une très grosse dame boudinée dans un corsage à plis rayonnants sur sa double colline de poitrine, auxquels je ne sais pourquoi j'avais adjoint des frites dans ma commande ogresse, j'entrepris vaillamment le tour du lac, puis, épuisée, son retour au bout de quelques centaines de mètres. Par parenthèse, je me suis toujours demandée comment on mesurait les promenades dans les romans, on se balade pas avec un mètre déroulant, alors?

Revenue à mon point de départ, l'assiette avait été débarrassée, et ainsi, je ne vis pas les restes, c'était mieux pour mon moral.

Par Edith Msika
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  • : Auteur de : Une théorie de l'attachement, POL, 2002.

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